Depuis maintenant un quart de siècle que je suis entrepreneur, j’ai eu pas mal de satisfactions, mais aussi une bonne grosse dose d’échecs. J’ai pris quelques mauvaises décisions, mais je croyais en avoir pris pas mal de bonnes. Mais, au bout, du compte, quand je fais le bilan, j’ai fait UNE grave erreur.

Que j’aie réussi les objectifs que je m’étais fixés, ou bien échoué lamentablement, par empressement ou par lenteur, l’erreur n’était pas dans ces errements passagers. La véritable faute a été, chaque fois, de ne pas mener le bon combat.

Cela mène encore bien plus loin. Dès le tout début. Quand j’ai abandonné mes études car je voulais devenir dessinateur. Puis ensuite, en montant ma minuscule agence de publicité, ou encore associé dans une boite d’événementiel. Même chose, lorsque j’ai géré un magasin de jeux vidéo ou développé un espace téléphonie… Je ne me jette pas la pierre. D’ailleurs, depuis 11 ans, notre boutique en ligne est toujours là et je suis très fier de ce que l’on y réalise, de notre travail créatif. C’est plutôt valorisant de traverser les années et d’avoir toujours de l’inventivité, et d’aussi bons retours de nos clients fidèles à nos créations. Même dans les faux-pas, ce ne sont pas les actions que je me reproche. Ce que je me reproche, c’est le but de celles-ci.

Pour qui étaient ces fatigues ? Pour quoi étaient ces efforts ? A quelles fins menaient cette créativité déployée ? Tant d’années après, je peux faire un bilan – que j’ai commencé d’ailleurs en début 2013 – tout cela était pour le système. Un système qui m’écrasait et pourtant j’ai tout fait pour en être partie intégrante. Trop de charges tuent mon activité ? Tant pis, c’est comme ça, c’est le système… Recommençons et essayons de faire mieux, de produire plus, de faire plus d’argent. Peut-être qu’en donnant plus de temps, plus d’argent au système, il m’en restera assez pour que je n’aie plus peur de lui ?

Et puis, qui suis-je pour penser qu’il y a une alternative ? J’ai le droit de ronchonner, ça c’est sûr. C’est presque écrit dans la constitution française : chien qui aboie ne mord pas. Mais quand le jour se lève, c’est toujours pour le système que je me levais. Je me croyais libre, je n’étais qu’esclave. Le pire était que j’étais mon propre contremaître sadique, me flagellant lorsque j’estimais n’en faire pas assez. Il y a telle taxe à payer ? Je n’ai pas dû faire assez attention. Telle paperasse non terminée ? Suis-je donc si fainéant ? Telle charge supplémentaire que je n’attendais pas ? J’aurais dû être plus prévoyant !

Moi qui croyais mon intelligence un brin au-dessus de la normale – orgueil, quand tu nous tiens – je n’étais en fait pas conscient du vrai problème. Ou, tout au moins, j’étais persuadé qu’il était insolvable, que c’était “comme ça”. Un peu serré d’esprit, j’étais persuadé qu’il n’y avait – pour les sans-dents que nous sommes – que deux voies : être hors ou dans le système. Et pour l’esprit manichéen qui m’animait, être hors système signifiait être hors la loi. Et comme, en plus, je suis assez bête pour être obtus quand il s’agit d’honnêteté, et même donneur de leçons devant l’éternel, je continuais à n’œuvrer, au fond, que pour une chose : être accepté par ce système, jusqu’à ce qu’il me gobe en entier.

Vous rendez-vous compte du nombre d’années qu’il m’a fallu pour constater ce simple fait ? Bien qu’assez imaginatif pour résoudre des problèmes plus complexes, j’étais limite “neuneu”, ou aveugle, ou les deux. Toujours est-il qu’il m’a fallu tout ce temps pour comprendre que TOUT ce que je faisais, ou presque, n’était pas pour moi ou pour mes proches. Tout ce que je faisais était pour le système, ce Dieu invisible tellement il se trouve exposé. Ce Diable à la malice envoûtante. Ce faux-prophète qui vous fait croire que vous allez réussir à la sueur de votre front.

Sortir du systèmeAujourd’hui, c’est comme si j’avais vu la lumière. Enfin, heureusement pas encore trop tard, je sais. Il n’y a de bons combats que ceux dont on choisit tous les tenants et les aboutissants. Je sais que j’aime entreprendre, mais que je déteste cette impression que ressentent 90% des chefs d’entreprise : l’impression d’être revêtu d’une mini-jupe et de ramener mon maigre butin, au petit matin, à un proxénète en costume sombre, dans un bâtiment orné de sigles tels que RSI, URSSAF, FISC, AG2R ou d’autres encore. Je sais que tout dans ce système capitaliste me pousse dans une fuite en avant dont bien peu sortent vainqueurs. Je sais que mes sentiments ne valent rien pour ce système. Que mon temps n’est que donnée négligeable. Que ma santé, de toute façon, vaut moins que la moyenne. Aujourd’hui, je sais aussi que c’est comme pour tout problème : des solutions existent. Il faut les chercher avec hargne et volonté, afin de retrouver pleinement sa liberté d’agir et de penser.

Enfin, ce que je sais, ce dont je suis sûr, c’est qu’il faut recentrer ses combats sur ce, ou même plutôt ceux qui comptent vraiment. Je me bats aujourd’hui, pour mon fils et ma femme, mais aussi un peu pour moi. Je me bats pour notre style de vie. Je me bats pour mes associés qui nous ont fait confiance. Je me bats pour ces clients qui nous sont fidèles. Je me bats aussi pour mon entreprise que j’aime et qui me procure toujours bien des satisfactions.

Mais je ne me bats plus pour faire partie du système. Je ne me bats plus pour être semblable, car la différence me ressemble. Je ne me bats plus pour nourrir grassement quelques bureaucrates et leurs politiques au-dessus d’eux.